L’intelligence Artificielle Générative est désormais présente dans le quotidien de beaucoup d’élèves : l’École en a-t-elle réellement pris la mesure ? Enseignant, formateur, collaborateur du Café pédagogique, Jean-Michel Le Baut publie un ouvrage pour nous aider à faire face, résolument, activement par « le choix de l’intelligence pédagogique ». Par-delà les pamphlets idéologiques ou les manuels techniques, en toute conscience des défis, des risques, des possibles, le temps paraît venu de déployer dans les classes les pratiques qui favoriseront tout à la fois une culture et une contre-culture de l’IA à l’École.
« Face à cette double contrainte, qui consiste à intégrer profondément l’IA dans les apprentissages sans en faire un court-circuit cognitif et une entrave, l’heure est bien à l’inventivité pédagogique concrète et incarnée » (Alexandre Gefen).
Aujourd'hui, l'IA est entrée dans la vie quotidienne des lycéens. Qu'en est-il de son usage en classe ?
Assurément l’usage de l’IA par les jeunes est désormais massif. L’édition 2026 du Baromètre du numérique montre une accélération historique. 68 % des 12-17 ans et 73 % des 18-24 ans s’en servent pour « l’aide aux devoirs ». Mais probablement à la maison plus qu’en classe, où l’exploitation pédagogique de l’outil reste encore minoritaire.
Ce qui se joue par-delà le fossé entre l’École et le monde réel, c’est la capacité de l’IA à générer, entretenir ou amplifier bien des fractures. Fracture générationnelle : la même enquête révèle que 59 % des 12-17 ans et 85 % des 18-24 ans utilisent des IA génératives contre 15 % seulement chez les 70 ans. Fracture sociale : selon ce Baromètre, 76 % des cadres en exploitent les possibilités contre 38 % des ouvriers. Fracture géographique : en octobre 2025,l’enquête internationale TALIS 2024 révélait qu’en France, seuls 14 % des membres du personnel enseignant disaient avoir utilisé l’IA dans leur travail, contre 36 % en moyenne dans l’OCDE, et ce, alors qu’environ les trois quart l’exploitaient déjà à Singapour. Fracture professionnelle : en février 2025, une enquête Éducation nationale indiquait que pour leur travail, 80 % des élèves, mais seulement 20 % des professeures et professeurs se servaient de l’IA !
Le fossé parait pour l’instant gigantesque. Et inquiétant ! Car si l’usage de l’IA par les élèves est d’ores et déjà massif, est-il pour autant transparent, assumé, pertinent ?
Le système scolaire voit généralement d'un mauvais œil les innovations technologiques : en leur temps, les calculatrices, les blogs, Wikipédia… et aujourd'hui l'IA. Pourquoi ?
La résistance de l’École aux machines algorithmiques a des causes diverses. Actuellement, une panique morale domine à l’égard du numérique : elle est entretenue par de nombreux articles et pamphlets anti IA. Un certain conservatisme structurel tend à vouloir sanctuariser l’École pour la protéger de la modernité. La formation continue est trop faible pour permettre la si nécessaire acculturation.
Il y a d’ailleurs des raisons légitimes de se méfier de l’IA : elle peut inciter à la paresse cognitive, elle a des effets désastreux sur l’environnement, les plateformes s’emparent tentaculairement des savoirs, des cultures, de nos données…
Je crois aussi que beaucoup de collègues perçoivent l’IA comme une menace pour leur métier, du moins pour certaines tâches qui leur semblent centrales : distribuer des connaissances, les évaluer selon des formats de type QCM, « conversationner » Pourtant, au cœur de notre métier, il y a des gestes et des enjeux bien plus essentiels : il s’agit aussi d’enseigner à apprendre, à interroger, à douter, à chercher, à contester, à penser, à admirer, à créer, à se relier aux autres, à désirer apprendre. Peut-être la crainte de l’IA cache-t-elle le refus de devoir assumer et déployer tout ceci activement ? Peut-être la panique morale à l’égard de l’IA constitue-t-elle à sa façon une panique pédagogique ?
L'IA suscite autant de fascination que d'inquiétude chez les enseignants. Quel point de vue défendez-vous ?
Il me semble que ces deux positions sont l’une et l’autre à dépasser. Céder à l’inquiétude, c’est renoncer aux possibilités de l’outil, y compris dans le domaine éducatif. C’est aussi abandonner une de nos missions : éduquer tous les élèves à des usages réfléchis et critiques de l’IA, en particulier les élèves qui par leurs origines sociales et culturelles ne disposent pas du capital numérique suffisant.
Céder à la fascination, c’est renoncer à tout esprit critique sur les limites et dérives de l’outil. C’est aussi abandonner une autre de nos missions : faire comprendre aux élèves « comment ça marche », éclairer les ressorts technologiques, économiques et culturels des machines algorithmiques, s’émanciper d’une technologie qui génère déprise sur les savoirs et emprise sur les croyances.
Bref, ni phobie ni hypnose, ni pamphlet ni dithyrambe : face à l’IA, ce qu’il nous faut, c’est de la lucidité, de la combativité et de l’agentivité !
Que diriez-vous aux enseignants qui refusent de faire entrer l'IA dans leurs pratiques pédagogiques ?
C’est tout à fait leur droit ! Et c’est même légitime eu égard par exemple aux désastreuses conséquences écologiques. La sobriété est assurément nécessaire.
Mais il est difficile de s’abstraire d’un monde où l’IA est présente, en particulier, on l’a dit, dans la vie des élèves. Il nous faut donc la considérer pour ce qu’elle est d’ores et déjà : une autre voie d’accès aux « savoirs », une possibilité de consolidation ou d’affaiblissement des apprentissages, une dégradation ou une diversification du travail de l’écriture, un séisme dans l’histoire tumultueuse de l’auctorialité…
Le risque est grand de s’aveugler, de rester dans le déni, de condamner les profs et les élèves à un jeu, perdu d’avance, du chat et de la souris.
Alors que notre travail, puisqu’il faut rappeler cette évidence, c’est bel et bien l’éducation. Qu’on ait sur l’IA un point de vue critique ou favorable, nous devons aider nos élèves à dominer l’IA plutôt que de les abandonner à sa domination. Il faut donc que l’École s’adapte. D’abord pour développer une culture de l’Intelligence Artificielle, ce qui signifie non pas inciter à utiliser les plateformes génératives, mais tenter d’en favoriser chez les élèves des usages réfléchis, maîtrisés, critiques, limités, créatifs, pertinents, utiles. Aussi pour développer une contre-culture de l’Intelligence Artificielle, ce qui implique non pas d’interdire l’usage des robots conversationnels, mais de mettre en œuvre des pratiques susceptibles de les détourner, de les contourner, de les dépasser, de s’en libérer, de retrouver du pouvoir, de penser et d’agir.
En quoi l'IA bouleverse-t-elle le travail enseignant ?
L’Intelligence Artificielle nous déstabilise. Elle dépossède la clergie enseignante d’un sentiment de maîtrise des connaissances et de contrôle de leur diffusion. Elle oblige l’École à s’interroger sur ses méthodes, de travail et d’évaluation, sur sa forme et son organisation, sur ses missions. Mais soulignons que toutes ces questions précèdent le déferlement des chatbots : elles nourrissent depuis longtemps les débats pédagogiques, le numérique et internet les ont déjà posées (souvenons-nous de la phobie scolaire à l’égard de Wikipédia !), les technologies génératives ne les rendent que plus vives et peut-être plus claires.
L’Intelligence Artificielle nous assiste aussi. Elle offre des outils, donc une précieuse assistance, pour nourrir nos cours, construire nos séquences, organiser nos plans de travail, mettre en forme nos documents, fabriquer nos évaluations, peut-être un jour évaluer à notre place… Mais soulignons immédiatement un risque : les premières études internationales montrent combien les contenus éducatifs générés par l’IA perpétuent le schéma d’enseignement traditionnel, centré sur l’enseignantet la transmission verticale, plutôt qu’ils n’impulsent une pédagogie de l’activité et de la créativité de l’élève. Autant dire qu’il va falloir consolider la formation pédagogique pour que les enseignants s’arment d’esprit critique, pour qu’ils soient capables de dépasser et refuser les propositions souvent conservatrices et stéréotypées des chatbots, pour que l’IA, cette recyclerie numérique, n’aboutisse pas à une normalisation, un appauvrissement, une régression de l’enseignement !
IA et pratiques pédagogiques sont-elles compatibles ?
Mieux encore : face à l’IA, la pédagogie est plus que jamais vitale ! C’est ce que démontre l’ouvrage, avec de nombreux exemples de pratiques de classes, de tous niveaux et de toutes matières.
Les pratiques présentées montrent concrètement amener les élèves à comprendre le fonctionnement des chatbots pour sortir de la pensée magique ; comment les conduire à adopter à l’égard des robots conversationnels une distance critique ; comment leur permettre de s’emparer des possibilités de l’IA pour l’utiliser au mieux dans leur métier d’élève ; comment en faire même un outil pour développer leurs compétences d’écriture…
Les pratiques présentées montrent aussi résolument comment favoriser les démarches de recherche, à rebours d’une IA qui collecte à notre place ; comment amener les élèves à créer, de manière la plus originale et variée possible, à rebours d’une IA qui fait de la reproduction une valeur en soi ; comment favoriser les pédagogies coopératives, à rebours d’une IA qui nous enferme et nous isole ; comment s’emparer à l’École d’internet pour que s’y déploie une culture participative, à rebours d’une IA qui pollue le web de ses contenus standardisés…
L’ouvrage livre ainsi bien des pistes de travail, qui pourront je l’espère inspirer les collègues.
Et en termes d'évaluation, comment évaluer les apprentissages à l’heure de l’IA ?
La question de l’évaluation est effectivement un point sensible : nous sommes entrés dans l’ère du soupçon à l’égard de travaux d’élèves susceptibles d’avoir été réalisés par ou avec des chatbots. Comment dépasser cette réaction, légitime, mais guère efficace, d’autant que les logiciels de détection des fraudes ne sont pas fiables ? Il me semble que la relocalisation des « devoirs maison » ne saurait constituer la solution miracle : cela pose bien des problèmes logistiques, d’organisation et de surveillance, en particulier au lycée.
En réalité, l’IA oblige École à repenser sa culture de l’évaluation. Souvent centrés sur la restitution des connaissances, souvent sous forme écrite, souvent de facture très formatée, souvent de fabrication individuelle, souvent tournés vers la note, nos modèles favorisent chez les élèves des stratégies d’esquive, d’efficacité, de « triche ». Il nous faut envisager d’autres axes de travail : évaluer les processus plus que les produits finis, la créativité plus que la conformité, l’engagement personnel plus que la restitution de la pensée d’autrui, les restitutions orales ou les productions multimédia qui appellent à des gestes de transformation et d’appropriation… Il nous faut alors inventer des formats plus ouverts, plus divers, moins facilement reproductibles par les chatbots que par exemple en français nos habituelles « dissertations » et sempiternels « commentaires » : l’ouvrage livre sur ce point des propositions précises, à compléter.
Au fond, ce qui se dessine comme impératif, c’est sortir d’une école « pronote » : c’est cesser de faire de la note, autant dire de la performance et de la compétition, la finalité des apprentissages ; c’est amener à ne plus considérer que cette fin justifie tous les moyens ; c’est, plutôt que les résultats, valoriser les attitudes (l’engagement, l’autonomie, la responsabilité, l’esprit coopératif…, y compris dans les usages de l’IA) ; c’est, autant que les savoirs théoriques, déployer des études de cas réels et les démarches d’investigation ; c’est restituer saveurs et enjeux au travail scolaire des savoirs.
Vous invitez les acteurs de l'éducation à passer à une dynamique de responsabilité. Qu'entendez-vous par là ?
Il me semble qu’il y a trop de non-dits dans l’École. Que ce soit la fabrique du cours par l’enseignant ou la réalisation du devoir par l’élève, chacun tend (depuis toujours !) à dissimuler ses processus de travail. Il nous faut aller vers une réflexion partagée : en matière d’usage de l’IA (de même d’ailleurs en matière de droit d’auteur), nous mettre d’accord sur ce qui à l’École est légitime ou non. Il nous faut aussi aller vers davantage de transparence : si, enseignant ou élève, j’ai utilisé l’IA, je le dis, et j’explique les modalités, les intérêts et les limites de cette utilisation. Il nous faut enfin aller vers davantage de contractualisation : des collègues mettent en place des chartes d’usage de l’IA qui ouvrent bien des perspectives. Ce travail de responsabilisation est nouveau : il est essentiel pour restaurer une relation de confiance et retrouver de la sérénité.
L'une des grandes richesses de votre livre, ce sont les nombreux exemples dans toutes les disciplines d'utilisation de l'IA. Y a-t-il un exemple qui vous a le plus marqué ?
Voilà une question fort difficile ! Il m’a déjà été déjà été compliqué durant la phase de rédaction du livre de sélectionner telle proposition plutôt que telle autre parmi toutes celles, passionnantes, que j’ai pu explorer çà et là !
Puisque vous en voulez une seule, et puisque nous parlions à l’instant d’évaluation, me revient ici ce travail mené par Claire Dozen spécialité Humanités, Littérature, Philosophie : un exercice de « narration de recherches » fort inspirant autour d’une question d’interprétation sur un roman de Michel Tournier. Ce travail maison comprend plusieurs parties : l’élève livre d’abord ses pistes de réflexion sur le sujet, le brouillon de ses axes ; il reproduit ensuite la question posée à ChatGPT ainsi que sa réponse ; il analyse enfin cette réponse pour expliciter ce que l’IA lui a apporté et qu’il a intégré, ce que l’IA a proposé d’identique à son premier jet, ce qu’il a refusé dans les propositions de l’IA, ce qui est le fruit de sa réflexion et que l’IA n’avait pas vu. Les travaux d’élèves témoignent d’un exercice affûté de l’esprit critique à l’égard de l’agent conversationnel. Ce qui se travaille ici, c’est le devoir d’améliorer et d’augmenter les textes IA, en illustrant, en faisant des liens, en personnalisant le contenu et la forme. Ce qui se continue, et se transforme, c’est un art de la conversation, à la Montaigne, donc profondément humaniste, avec les œuvres et les savoirs. Ce qui se fortifie, avec et contre l’IA, c’est la confiance de l’élève en sa propre intelligence.
Voilà un exemple parmi bien d’autres ! Car cet ouvrage constitue aussi un hommage à la remarquable pugnacité et créativité du personnel enseignant, soucieux d’affronter les bouleversements de l’IA pour reconstruire l’École au 21e siècle.
« Jean-Michel Le Baut nous livre ici le premier véritable outil de formation pour toutes les enseignantes et tous les enseignants. Il nous montre même comment une bonne utilisation de l’IA permet de renforcer une authentique « pédagogie de la question » particulièrement nécessaire pour faire face aux dangers qui menacent notre démocratie. Il nous livre ainsi un ouvrage magistral, tout à la fois didactique, pédagogique et politique. » (Philippe Meirieu).
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