Et si la transition écologique passait d’abord par l’école ? Les enjeux écologiques interrogent aujourd’hui en profondeur les finalités et les pratiques de l’école : face aux crises environnementales, l’école ne peut plus se limiter à la sensibilisation ou aux « petits gestes ». Dans L’école au cœur de la transition écologique. Outils et perspectives pour l'éducation du XXIe siècle (en librairie le 12 février), Corine Martel et Sylvain Wagnon proposent une analyse rigoureuse et accessible des transformations éducatives nécessaires, tout en offrant des repères concrets pour l’action. S’appuyant sur la recherche et sur de nombreuses pratiques de terrain, cet ouvrage accompagne les enseignants et les équipes éducatives dans la mise en œuvre d’une école plus écologique, plus juste et pleinement ancrée dans son territoire.
Corine Martel est docteure en écologie, inspectrice de l’Éducation nationale dans le 1er degré, chargée de la mission sciences et éducation à l’environnement et au développement durable pour le département de l’Hérault. Sylvain Wagnon est agrégé et docteur en Histoire, professeur en Sciences de l’éducation à l’université de Montpellier, responsable du centre d’Histoire de l’éducation de la faculté d’éducation (Cedrhe). Ils sont les co-auteurs de L'école dans et avec la nature (ESF Sciences Humaines, 2022) et Jardiner à l'école pour s'ouvrir au monde (ESF Sciences Humaines, 2024), des ouvrages de référence sur l'éducation à l'environnement pour accompagner concrètement les enseignants et les équipes éducatives dans la transformation de l’école du XXIᵉ siècle.
Pourquoi faut-il, selon vous, repenser le rôle de l’école dans la transition écologique ?
Dans un contexte marqué par le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité et les inégalités socioenvironnementales, l’école a une responsabilité particulière, celle d’aider les élèves à comprendre la complexité du monde et à en être des acteurs, pas seulement des observateurs. Il s’agit de permettre aux élèves d’acquérir des connaissances solides, un esprit critique et un réel pouvoir d’agir.
Repenser l’école, c’est aussi sortir d’une logique de « petits gestes ». La transition écologique interroge les finalités mêmes de l’éducation en formant à la responsabilité, à la justice, à la solidarité et à l’engagement collectif. L’école devient alors un levier de transformation sociale, un lieu où l’on apprend à habiter le monde de manière plus durable et plus juste.
Comment définiriez-vous l’« école écologique » ?
Une école écologique n’est pas une école « verte » au sens décoratif du terme, ni une école qui se contenterait d’ajouter quelques contenus sur l’environnement. C’est une école qui place les enjeux écologiques au cœur de ses objectifs, de ses pratiques et de son fonctionnement.
Elle repose sur une réflexion globale sur les contenus d’enseignement, les pédagogies, l’organisation de l’établissement, les bâtiments, les relations au territoire et les valeurs portées par la communauté éducative. Nous montrons dans le livre que tout cela doit être pensé de manière cohérente car l’école écologique s’appuie sur des savoirs scientifiques rigoureux, mais aussi sur des démarches participatives et une ouverture sur son environnement local.
Surtout, l’école écologique n’est pas une utopie lointaine. À partir d’exemples concrets, nous mettons en lumière les nombreuses initiatives des enseignants et des collectivités.
En quoi votre approche de l’écologisation de l’école se distingue-t-elle de l’éducation au développement durable telle qu’elle est mise en œuvre aujourd’hui ?
L’éducation au développement durable (EDD) a permis des avancées importantes, c’est indéniable et nous le rappelons, mais elle reste souvent fragmentée, ponctuelle ou cantonnée à certains projets. Notre approche de l’écologisation de l’école va plus loin car elle ne se limite pas à intégrer des thématiques environnementales dans les programmes, elle propose une transformation profonde de ce que l’on appelle la forme scolaire.
L’écologisation suppose de penser l’école comme un système. Elle touche à la fois les contenus, les méthodes pédagogiques, la gouvernance, l’architecture scolaire et l’ancrage territorial. Il ne s’agit pas seulement de sensibiliser, mais de transformer les manières d’enseigner, d’apprendre et de vivre ensemble.
Nous insistons également sur la dimension politique et éthique de ces questions. L’écologie n’est pas neutre : elle interroge les modèles de société, les inégalités, la justice sociale. L’école doit être un espace de réflexion critique et de débat argumenté, pas uniquement de diffusion de « bonnes pratiques ».
Enfin, notre approche valorise la co-construction avec les élèves, les familles, les collectivités et les acteurs du territoire. L’école devient ainsi un laboratoire de transition, ancré dans le réel, plutôt qu’un lieu isolé de la société.
Pourquoi cette transformation globale est-elle indispensable ?
Parce que les enjeux écologiques sont systémiques, la réponse éducative doit l’être aussi. Transformer uniquement les contenus d’enseignement est insuffisant si le reste de l’institution fonctionne selon des logiques contradictoires. Les élèves apprennent autant par ce qu’ils vivent au quotidien que par ce qu’on leur enseigne.
Des bâtiments durables, une gestion responsable des ressources, des cantines écoresponsables ou des cours végétalisées ne sont pas de simples symboles, ce sont des supports pédagogiques concrets. Ils rendent visibles les choix écologiques et donnent du sens aux apprentissages.
L’ouverture de l’école au territoire local est tout aussi essentielle. Travailler avec les collectivités, les associations, les familles permet d’ancrer les projets dans la durée et dans le réel. L’école cesse d’être un espace fermé pour devenir un acteur local de la transition écologique.
Cette transformation globale crée de la cohérence. Elle montre aux élèves que l’écologie n’est pas un discours mais une pratique collective. Une école au cœur de la transition écologique intègre ainsi enseignements, lieux de vie, valeurs et partenariats dans un même projet éducatif, social et politique.
Comment les enseignants peuvent-ils s’emparer concrètement de ce livre ?
Le livre se veut à la fois une boussole et une boîte à outils. Les enseignants peuvent s’en emparer de manière progressive, en fonction de leurs contextes et de leurs disciplines. Il ne s’agit pas de tout transformer d’un coup, mais d’ouvrir des possibles.
Concrètement, l’ouvrage propose des exemples de projets, des démarches pédagogiques actives, des pistes pour travailler en interdisciplinarité ou en lien avec le territoire. Les enseignants peuvent y trouver des idées pour monter des projets d’établissement, des séquences pédagogiques ou des partenariats locaux.
Le livre invite aussi à questionner les finalités des savoirs : apprend-on pour s’adapter ou pour transformer ? Cette réflexion peut nourrir les choix pédagogiques et les modalités d’évaluation. Il valorise la liberté pédagogique des enseignants tout en soulignant l’importance de la formation et du travail collectif.
Enfin, il encourage la coopération entre enseignants, avec les collectivités et les associations. L’écologisation de l’école est un projet d’équipe. Le livre offre des repères pour passer de l’intention à l’action, en construisant des projets ancrés dans la réalité des élèves.
Quel rôle peuvent jouer les élèves et les éco-délégués ?
Les élèves sont et doivent être des acteurs centraux de l’écologisation de l’école. Leur implication renforce leur compréhension des enjeux et développe leur engagement citoyen à long terme. En réalisant des actions de sensibilisation ou des projets concrets, ils deviennent des acteurs du changement.
Les éco-délégués jouent un rôle. Ils sont à la fois acteurs et ambassadeurs. Ils participent à la conception et à la mise en œuvre des projets, siègent dans des instances de pilotage, coordonnent des actions. Ils sensibilisent leurs pairs aux écogestes et communiquent sur les avancées des projets. C’est une étape. Leurs actions peuvent être très concrètes : jardins potagers, hôtels à insectes, tri des déchets, lutte contre le gaspillage alimentaire, campagnes de sobriété énergétique. Ces projets donnent une expérience réelle de l’action collective.
Mais leur engagement doit être accompagné. Sans moyens ni reconnaissance, l’enthousiasme peut se transformer en frustration. Lorsqu’ils sont soutenus par les adultes et les partenaires, les éco-délégués deviennent de véritables moteurs de la transition au sein des établissements.
En quoi la coéducation et l’alliance éducative sont-elles essentielles ?
L’école ne peut pas porter seule la transition écologique. Les enjeux sont trop vastes et trop liés aux modes de vie pour rester cantonnés aux murs de la classe. C’est pourquoi la coéducation et l’alliance éducative sont des leviers indispensables comme nous le montrons.
Impliquer les familles, les collectivités, les associations et les acteurs locaux permet de créer une continuité entre ce qui se vit à l’école et hors de l’école. Les projets éducatifs de territoire, par exemple, favorisent des actions concrètes autour de la biodiversité, de l’énergie ou des déchets, en lien avec les réalités locales.
Cette alliance élargit les ressources disponibles et renforce la cohérence des messages éducatifs. Elle permet aussi de prendre en compte les contextes sociaux et culturels des élèves. L’écologisation devient alors un projet partagé, et non une injonction descendante.
Plus largement, cette démarche porte une vision de société fondée sur la solidarité, la résilience et l’entraide. L’école écologique s’inscrit dans une communauté éducative élargie, où chacun contribue à construire des environnements plus durables et plus justes pour les enfants et pour l’avenir.
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