Pourquoi avoir voulu travailler sur le désir des pères gays ?
Travailler sur le désir des pères gays constitue l’aboutissement de mon parcours de recherche et de réflexion consacré aux questions du (non) désir d’enfant et de l’accès à la parentalité. En tant que psychanalyste, je me suis vivement intéressée, dès 2005, au débat qui s’est développé en France autour de l’homoparentalité, lequel suscitait alors de nombreuses réserves et controverses. Soucieuse de me forger ma propre opinion, j’ai d’abord exploré l’accès à la parentalité de femmes lesbiennes ayant recours à l’insémination artificielle avec donneur anonyme. M’orienter vers l’exploration du désir d’enfant et du vécu d’hommes gays devenus pères grâce au recours à la GPA, m’est alors apparu comme une suite naturelle de ce parcours. En m’interrogeant sur les motivations plus profondes et sans doute en partie inconscientes, qui ont nourri mon intérêt pour ce sujet, je pense avoir aussi cherché, à travers l’écriture de ce livre, à rendre hommage aux figures paternelles qui ont compté dans ma vie. C’est d’ailleurs à eux que j’ai choisi de dédier cet ouvrage.
Comment se construit le désir d’être père ?
Les travaux issus des sciences sociales et de la psychanalyse ont largement montré que le désir d’enfant chez les hommes et les femmes s’inscrit au croisement de trajectoires affectives et sociales singulières : tout en étant façonné, dans chaque société, par des déterminations spécifiques liées aux normes de parenté et aux représentations de la place de l’homme et de la femme, il dépend également de facteurs inconscients liés à l’histoire personnelle et relationnelle de chacun. Ma rencontre avec des hommes gays devenus pères m’a permis de découvrir que chez eux le désir d’enfant peut se manifester avec une force particulière, les conduisant à affronter des interdits et à surmonter différents obstacles imposés par la nature comme par la culture.
Vous mettez en avant la quête de légitimité de ces couples. Pourquoi ne se sentent-ils pas légitimes ?
Les réticences formulées concernent non seulement l’aptitude des hommes à élever un enfant qui serait privé d’une présence maternelle, mais aussi le recours à la GPA, présentée comme une démarche problématique. Ce regard négatif peut parfois être assimilé par les hommes eux-mêmes. Ainsi, j’ai pu constater une contradiction, apparente ou latente, qui infiltre leur discours : d’un côté, les couples gays sont profondément convaincus de leur capacité à être de bons parents et, de l’autre côté, ils recherchent une légitimité à leur démarche. L’analyse du thème de la légitimité m’a par ailleurs amenée à faire le lien avec la notion de tiers qui, dans le contexte des nouvelles configurations familiales, comme celle de l’homoparentalité, a acquis une polysémie. Cette notion qui s’est trouvée renforcée par la présence dans la réalité d’un tiers de procréation — donneur, donneuse ou gestatrice — et qui introduit une figure supplémentaire dans la scène des origines, nous invite à penser la parenté à partir d’un agencement plus complexe des places, des fonctions et des médiations. Plus précisément, d’un point de vue psychanalytique, la fonction de tiers est l’intervention d’un troisième terme — une personne, une loi ou une instance symbolique — qui vient séparer, organiser et structurer la relation entre deux individus, notamment entre l’enfant et sa mère (ou son père).
Votre livre met l’accent sur les liens entre la mère porteuse et les pères, dans les cas de recours à la GPA. Quel est le lien entre les pères et la mère porteuse ?
En me penchant sur la rencontre des pères gays avec la mère porteuse et la relation qu’ils construisent avec elle tout au long du processus de la GPA et après la naissance de l’enfant, j’ai constaté un paradoxe : alors que la plupart d’entre eux investissent particulièrement le maintien d’un lien avec elle ; dans la réalité, la figure de la mère porteuse paraît énigmatique et complexe dans leurs représentations; représentations qui peuvent être considérées comme un reflet de l’énigme que constitue plus généralement cette nouvelle figure maternelle qui bouleverse nos conceptions, jusqu’à présent établies, de la maternité.
Quel regard portez-vous sur la GPA relationnelle ?
La rencontre avec deux couples des pères qui ont eu recours à la GPA relationnelle (configuration de GPA qui préconise la non-rémunération de la gestatrice, qui implique que, le plus souvent, cette personne fait partie de l’environnement familial ou amical des parents d’intention), m’a amenée à constater la complexité du lien affectif qui se tisse entre les parents d’intention et la mère porteuse. Ce lien très fort est composé d’affects divers et contradictoires, tels que la reconnaissance profonde mais aussi le sentiment de dette impayable,la culpabilité mais aussi le sentiment de réassurance quant à la solidité de ce lien. Cette complexité m’a amenée à supposer que la mère porteuse peut être vécue comme trop présente dans la vie familiale des pères gays qui ont opté pour la GPA relationnelle, alors que, dans le cas de GPA commerciale et/ou altruiste, la mère porteuse peut être vécue comme une personne présente/ absente pour les père gays et leur(s) enfant(s).
Diriez-vous qu’il existe un instinct paternel ? ou un instinct parental ? Et si oui, comment se caractérise-t-il ?
Je conclus mon livre en rappelant que l’élément qui m’a le plus frappée dans le parcours des pères gays que j’ai rencontrés est la conviction profonde avec laquelle ils exercent leur fonction de parent dès les premiers instants de la vie de leur enfant. On ne peut comprendre les processus psychiques qui permettent à un homme d’investir et d’assumer des fonctions traditionnellement associées à la maternité sans faire appel au postulat de la bisexualité psychique, c’est-à-dire à la capacité de tout sujet de mobiliser en lui des identifications masculines et féminines, paternelles et maternelles, indépendamment de son sexe anatomique. Le livre se termine par la formulation d’une question dont l’objectif premier était de renforcer mon propos : « Peut-on envisager l’existence d’une forme d’“instinct paternel”, à l’image de ce que l’on appelle l’“instinct maternel” ? »
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