La loi de 2005 sur l’école inclusive n’a pas tenu ses promesses. Pensée comme une avancée majeure pour accueillir tous les élèves, elle s’est progressivement transformée en slogan vide, laissant encore trop d’enfants en situation de handicap aux portes de l’institution.
L’école inclusive, une promesse trahie de Frédéric Grimaud retrace la dérive d’un idéal devenu impasse pédagogique. Il montre comment un dispositif censé réduire les discriminations contribue aujourd’hui à en créer de nouvelles : familles livrées à elles‑mêmes, course aux diagnostics, manque d’accompagnants, formation insuffisante, surcharge des équipes éducatives…
Le titre du livre est « L’école inclusive, une promesse trahie », quelle est la promesse en matière d’inclusion ?
La promesse, c’est celle portée par la loi du 11 février 2005 qui déclare enfin faire de l’école un lieu réellement accessible à tous les enfants, y compris ceux en situation de handicap. Cette loi opère un renversement majeur de perspective dans laquelle ce n’est plus à l’enfant de s’adapter à l’école, mais à l’école de se transformer pour lui permettre d’apprendre avec les autres. Je considère qu’il s’agit du troisième grand bouleversement de notre histoire scolaire. Après avoir progressivement ouvert la même école aux filles et aux garçons, puis aux enfants de toutes les classes sociales avec le collège unique, nous avons affirmé que les élèves en situation de handicap avaient eux aussi leur place dans l’école commune. Cette promesse a suscité un immense espoir chez les familles qui s’étaient battues pour l’obtenir, chez les personnels et, surtout, chez des enfants qui pouvaient enfin imaginer aller à l’école avec leurs copains. Mais vingt ans plus tard, une petite musique monte dans les salles des profs où se murmure que « certains élèves n’ont peut-être pas leur place ici ». C’est précisément parce que je refuse cette idée, symptôme d’une promesse trahie, que j’ai écrit ce livre.
Cette promesse est-elle réalisable ? réaliste ?
Oui, cette promesse est réalisable. Elle consiste finalement à construire une école où tout le monde puisse apprendre, une école capable d’accueillir tous les enfants tout en étant attentive aux besoins particuliers de chacun. Une école pour tous et pour chacun pour résumer. Et la France a des atouts considérables pour y parvenir. Nous sommes une grande puissance économique, avec un service public d’éducation ancien, qui a connu depuis 150 ans de grandes transformations démocratiques. Nous disposons aussi de personnels fonctionnaires, formés, engagés dans leur métier et attachés aux valeurs du service public. Surtout, cette école inclusive existe déjà par endroits. Comme enseignant et comme chercheur, j’ai rencontré des classes, des écoles, des équipes où des enfants aux besoins très différents apprenaient réellement ensemble et où cela fonctionnait. La question n’est donc pas de savoir si l’inclusion est possible, mais si nous nous donnons les moyens de la rendre possible partout. Et cela suppose un investissement public massif, que ce soit en personnels, en formation, en temps ou en matériel.
Comment expliquer que 20 ans après la loi, il reste encore chaque année des milliers d’enfants qui restent à la porte de l’école ?
Parce que justement les investissements nécessaires n’ont tout simplement pas été au rendez-vous. Vingt ans après la loi de 2005, deux mouvements se croisent. D’un côté, une école étranglée budgétairement, qui manque de personnels, d’AESH, d’enseignant·es spécialisé·es, de liens avec les structures médico-sociales, de temps et de formation. De l’autre, une école qui se normalise de plus en plus. Le métier est mis sous cloche par les protocoles, les prescriptions et les dispositifs standardisés, tandis que l’expertise des professionnel·les qui connaissent les élèves et inventent quotidiennement des solutions est trop souvent déniée. C’est la combinaison de ces deux logiques qui produit la situation actuelle. Des élèves attendent une AESH qui n’arrive pas, des classes commencent l’année sans enseignant·e, des familles finissent par déscolariser leur enfant, tandis que d’autres constatent qu’un IME offre parfois de meilleures conditions qu’un collège qui n’a pas les moyens de l’accueillir. Ce ne sont donc pas les enfants qui mettent l’inclusion en échec mais une école que l’on n’a pas suffisamment transformée pour les accueillir.
Le parcours administratif pour obtenir un diagnostic, une prise en charge, une AESH sont d’une grande complexité et les délais de décision très longs. Comment faudrait-il repenser l’accueil des élèves ?
Aujourd’hui, du diagnostic à une scolarisation réellement adaptée, le parcours peut devenir celui du combattant. Il faut obtenir un diagnostic, constituer des dossiers, attendre une orientation, réunir une ESS, obtenir une notification… puis encore faut-il que les moyens préconisés existent réellement. On peut décider qu’un enfant a besoin d’une AESH ou d’un accompagnement particulier sans que celui-ci soit disponible. Repenser l’accueil suppose donc d’abord de renverser complètement notre logique, la scolarisation en milieu ordinaire devenant la norme et non l’aboutissement d’une procédure. Le postulat est simple - tous les enfants ont droit à toute l’école - et c’est à partir de ce principe que nous devons organiser le système, plutôt que de demander sans cesse à l’enfant de prouver qu’il peut y trouver sa place. Cela oblige évidemment à repenser profondément l’école, son bâti, ses effectifs, ses programmes, les parcours scolaires, la formation des professionnel·les, les métiers de l’accompagnement et les liens avec le médico-social. L’école inclusive ne peut pas continuer à être un dispositif supplémentaire mais devenir la manière ordinaire de penser l’école.
Les enseignants sont nombreux à pointer les difficultés d’accueillir des élèves handicapés ou à besoin particulier et en même temps suivre le programme scolaire attendu : que faudrait-il pour que l’école puisse accueillir tous les élèves ?
Il faut d’abord entendre les professionnel·les qui expriment qu’accueillir certains élèves en situation de handicap peut être très difficile. Les difficultés sont réelles pour les professeur·es ou les AESH mais aussi pour les élèves en situation de handicap et parfois pour les autres élèves de la classe. Les nier serait une erreur. Mais en conclure que certains enfants n’ont pas leur place à l’école en serait une autre. Ces difficultés doivent plutôt nous interroger sur l’école que nous avons construite, sur ses effectifs, ses programmes, ses rythmes, la formation de ses personnels, les moyens humains disponibles, mais aussi notre manière de définir ce qu’est apprendre et réussir. L’inclusion nous oblige à transformer l’école pour la rendre capable d’accueillir la diversité réelle des enfants. C’est difficile, évidemment, mais c’est aussi un formidable défi. Car derrière cette question scolaire se joue une question de société majeure.
Le livre ne fait pas que dresser un constat sévère, il appelle à un véritable sursaut pour que l’école puisse permettre à tous et toutes de « faire société ». Quelles propositions faites-vous ?
L’école est le creuset de la société que nous voulons construire. Une école plus égalitaire prépare une société plus égalitaire, une école inclusive prépare une société inclusive. Pour penser cette transformation, je reprends une grille proposée par le didacticien Samuel Johsua qui pose 4 questions : qui va à l’école ? Comment l’organise-t-on ? Qu’y apprend-on ? Et comment transmet-on ces savoirs ? Mon livre s’attache essentiellement à la première question et répond de manière radicalement simple que tout le monde va à l’école, quel que soit son écart à la norme. Une fois ce préalable posé, toutes les autres questions doivent être rouvertes. Comment organiser l’école si un enfant atteint d’une maladie très invalidante doit pouvoir la fréquenter ? Quels programmes et quelles évaluations pour celui qui n’accède pas à la lecture ? Quelle pédagogie pour celui qui ne peut rester assis plus de quelques minutes ? Il faut alors interroger les effectifs, les cycles, les examens, le bâti, les programmes, la formation, la pédagogie ou encore le lien avec le médico-social. Ce livre n’apporte pas de réponse à ces nombreuses questions mais, considérant que c’est à la société toute entière de définir l’école qu’elle veut, on peut le lire comme un appel pour un véritable grand débat public sur l’école. Qui parte du principe que tout le monde y va !
ESF Sciences Humaines se lance dans les podcasts !
Entretien avec Marie-Josée Couchaere, auteure de Cultivez vos softs skills
L'évaluation à visage humain : entretien avec Charles Hadji
Accompagner les élèves Dys, c'est possible : entretien avec Isabelle Ducos-Filippi
Respirado, ton livre zen pour être bien dans ton corps, ta tête et ton cœur : entretien avec Mathilde Bernos et Emilie Top-Labonne© ESF Sciences Humaines 2025 . Tous droits réservés . Mentions Légales . cgv . Confidentialité